L’Université du désordre

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14 janvier 2011

L’Université du désordre

Cette semaine, je vous propose ce dossier que j’ai rédigé en juillet dernier et qui m’a valu ma sélection au concours  Rfi Mondoblog. Il est plus que jamais d’actualité.

Plusieurs décennies durant, elle a été perçue comme l’une des plus prestigieuses de toute l’Afrique. Elle a longtemps fait la fierté de toute une nation, tout un continent, tout un peuple. Elle a produit d’éminents cadres, ingénieurs, professeurs et chercheurs qui rivalisent de compétence dans les plus hauts centres de décisions au Sénégal et partout dans le monde. Elle porte le nom de l’un des plus illustres savants que l’Afrique a vu naître. Elle, c’est l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Aujourd’hui 50 ans après les indépendances, cette institution est véritablement malade.

Enseignement, qualité zéro

A la faculté des Sciences et Techniques (FST), par exemple, les laboratoires se confondent à des ateliers de forgerons. Des matériels datant de l’âge de la Pierre Taillée cohabitent dans des locaux d’une vétusté énervante. Les travaux dirigés et pratiques sont le plus souvent coordonnés par des vacataires qui nous servent un travail bâclé, brouillon et bidon.

La faculté des Lettres, elle, souffre de son effectif pléthorique. Conçue pour 1200 étudiants, elle en accueille aujourd’hui près de 25 000. Les enseignements s’y déroulent dans une promiscuité hallucinante. Pour un cours devant démarrer à 15 heures, il faut se réserver une place à 12 heures dans l’amphi au risque de le suivre debout, à travers les fenêtres ou à même le sol. Les examens se font dans le merdier le plus total. Le même constat est valable dans les facultés de Droit et de Sciences Economiques.

Tous ces maux servent de prétexte à des étudiants politiciens qui s’agitent de gauche à droite, tels des haricots sauteurs, pour déclencher des mouvements de grève. Conséquences: les cours dorment dans les tiroirs de l’oubli une bonne partie de l’année universitaire, les programmes ne sont jamais achevés, la niveau de l’enseignement dégringole au fil des ans. Il n’est donc pas étonnant d’entendre la théorie selon laquelle ’’à l’Ucad, la réussite est une exception tandis que l’échec est aujourd’hui érigé en règle générale.’’

Certains de nos autorités bombent le torse et se glorifient de la 13èm place de l’Ucad dans le classement des universités africaines. Nous leur rappelons que non seulement l’Ucad ne figure même pas dans le top 500 des meilleures universités du monde, mais les 2 ou 3 universités africaines qui figurent sur cette liste occupent le bas du classement. C’est dire simplement ‘’qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.’’ La vérité est que l’Ucad ressemble plus à une ‘’garderie de futurs chômeurs’’ comme disait le professeur Penda Mbow.

Parfaite pagaille dans le campus

La garde se fait sans doute dans un campus où la vie est, à la limite, clochardisée. Dans les chambres les étudiants s’y entassent comme des sardines. Il est fréquent de trouver 8 à 10 personnes logées dans des pièces prévues pour 2. Certains n’ont d’autres choix que de passer la nuit dans les couloirs ou les halls des pavillons. Toutes les conditions sont donc réunies pour que des maladies comme la tuberculose fassent des ravages dans le campus. Ce tableau déjà noir est davantage assombri par l’indiscipline et la violence, parfois incompréhensibles, des étudiants.  De plus en plus, la future ‘’élite intellectuelle’’ du pays est méprisée comme le plus vulgaire des ‘’coxeurs’’ de la gare routière parce que reflétant une sale image. Devant les restos comme dans les amphis, ce sont des scènes de bousculade tous azimuts. Devant les guichets, c’est la pagaille et le bordel lors du paiement des bourses. Et si jamais il y a retard de paiement, c’est la route qui est bloquée, des bus qui sont détournés et saccagés et les forces de l’ordre viennent semer un parfait désordre devant le portail de l’université. Mais le plus grave, ce sont  les actes de barbaries qui s’y développent et  qui suscitent un faisceau d’interrogations:

– Comment qualifier des étudiants qui, pour des revendications d’ordre pécuniaire, vont jusqu’à séquestrer un membre du personnel administratif dans une chambre pendant 7 tours d’horloge ?

– Comment expliquer le fait que des étudiants s’arment de barres de fer, machettes et autres armes blanches pour bondir et rebondir , telles des bêtes blessées, au rythme de la bagarre et de la casse durant les élections des délégués d’amicales?

C’est pour ces raisons que certains enseignants se permettent de dresser une égalité mathématique entre les pensionnaires du campus et le troupeau de bœufs d’un berger du Ferlo*.

Pillage et gaspillage dans les amicales

Les amicales constituent des lieux de pouvoirs avec des enjeux financiers aussi puissants que l’éclair qui déchire l’atmosphère.  Leurs budgets oscillent entre 5 et 10 millions de francs Cfa. Cette manne financière provient des ristournes sur les inscriptions mais aussi des subventions accordées par le Centre des Œuvres Universitaires de Dakar (COUD), du rectorat et des décanats. En dehors de leurs budgets, les amicales ont la mainmise sur les cybers installés dans les facultés et y tirent beaucoup de profit. Les délégués bénéficient en outre de beaucoup d’avantages et de privilèges dans les amicales. Ils reçoivent, par exemple, des perdiem dont le montant total gravite autour d’un million de francs Cfa. Ceci à l’occasion des travaux de codification pour l’attribution des chambres aux étudiants.

Mais ce qui est regrettable dans tout cela, c’est le fait qu’aucun système n’est mis en place pour contrôler la gestion des amicales. Aucun délégué n’est contraint à rendre compte devant une quelconque autorité. Ils gèrent tout de façon discrétionnaire. Ce qui conduit naturellement à beaucoup de dérapages. Et le plus saillant est la vente illicite des chambres du campus.

Ce trafic a atteint des proportions effarantes ces dernières années. Enormément de lits se vendent en catimini par les délégués. 150 000f CFA pour une chambre individuelle, 300 000f CFA  pour une chambre à 2 lits et 450 000f CFA pour celle à 3 lits. Sans modération aucune, ils s’adonnent à ce sale business de façon démesurée ce qui diminue de façon drastique le nombre de bénéficiaires. Mais le plus scandaleux, c’est que tout se fait avec la complicité flagrante du COUD.  Non seulement les responsables de cette institution sociale ferment les yeux sur ces pratiques, mais certains de leurs agents sont impliqués dans ce commerce malsain. Dans un entretien qu’il nous avait accordé, l’ex chef du service social, Khalifa Sall, a lui même avoué que ce trafic ne peut se faire sans la complicité des agents du COUD. Selon ces dires, beaucoup de ses collègues entretiennent une nébuleuse autour de l’attribution des chambres en refusant catégoriquement de rendre public leurs quotas. Non sans préciser que lui n’avait rien à se reprocher. (no comment)

Voilà autant de dérives qui caractérisent les amicales des facultés et sur lesquelles les autorités universitaires n’ont jamais pipé mot. Est-ce une fuite de responsabilité ? Ont-elles peur que les délégués révèlent des informations explosives leur concernant ? Ce sont des questions. En tout cas selon le chroniqueur Tamsir Jupiter Ndiaye: « Se taire, ce n’est pas refuser de parler. C’est parler par une mise en silence des mots. »

En réalité nous comprenons leur silence au vu des évènements de ces derniers mois:

-Il y a quelques mois de cela, l’Autorité de régulation des marchés publics (Armp)  a révélé d’énormes dérapages sur la gestion du Centre des Œuvres Universitaires de Dakar (COUD).

-Quelques semaines auparavant,  le journal Rewmi avait publié une enquête dans laquelle le journaliste Mouth Bane parlait de la gestion désastreuse du COUD par son ex-directeur Iba Guèye.

-L’actuel doyen de la FST a été accusé par les délégués, en janvier dernier (2010), de détournement de fond (50 millions de franc Cfa) et de s’être acheté un véhicule 4×4 avec cette somme. Interpellé à deux reprises par la radio Rfm, il n’a jamais voulu se prononcer sur la question.

Aujourd’hui, non seulement l’Ucad est presque devenue une ’’fabrique de cancres’’ comme disait l’éditorialiste du journal Kotch Barka BA, mais elle fabrique également des menteurs et des voleurs hors pair à travers ses amicales. Et ce sont,  malheureusement, ceux-là qui vont constituer la classe politique et dirigeante du Sénégal de demain. Il suffit de convoquer l’histoire pour voir que beaucoup de nos dirigeants qui excellent aujourd’hui dans la tortuosité ont fait leurs débuts dans ces instances de syndicalisme universitaire. Il est dès lors urgent de les supprimer. Il y va de la stabilité de l’université mais également de l’avenir et du devenir du Sénégal.

*Ferlo: zone sylvo-pastorale semi-désertique du nord-est du Sénégal

Arouna BA

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Commentaires

BA Arouna
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J'aurai bien voulu présenter mon université sous une image beaucoup plus reluisante. Hélas, les faits sont têtus et on ne peut les éluder. Dans de nombreuses universités africaines, la situation est la même: pathétique. Une pensée pour les étudiants de l'université de Kinshassa morts hier dans une manifestation contre les policiers.

Registered nurse
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